
Robert,
Mardi 25 octobre 2005, il est 16 heures, rue Fumal.
J'approche de la Maison de la Poésie pour te saluer une dernière fois sur cette scène que tu as tant chérie.
Au même instant, venant en sens inverse, Françoise, ta fidèle compagne, oserai-je dire ta muse aimante et passionnée, se dirige vers l'entrée de ta Maison de la Poésie, porteuse de quelques fleurs dont elle veut te faire l'offrande.
Nous nous rencontrons sur le seuil et nous nous enlaçons sans dire mot.
Un instant, un éclair, toute une vie résumée par cette accolade chaleureuse : toi, dans ta Maison, nous sur le seuil.
Françoise, fille de mon maître, le professeur Goffinon, sœur de Jean-Pol, mon compagnon d'Athénée, mère de Pierre, mon confrère au Barreau.
Il y a donc plus de 40 années que nos vies se sont croisées, entremêlées bien souvent et parfois heurtées.
Françoise, Pierre, Jean-Pol, vous m'avez confié, une tâche bien difficile : tenter d'exprimer en quelques phrases, en quelques mots, ce que Robert fut pour la poésie, pour ses amis; dire ce que fut l'homme, l'écrivain, le diseur, l'acteur, le professeur, le compagnon.
Tout semble avoir été dit, écrit et raconté, depuis l'annonce de sa disparition lundi matin.
Robert te savais-tu tant aimé, apprécié et reconnu ?
Te l'a-t-on assez dit, Robert, combien nous attendions avec ferveur et impatience tes apparitions sur cette scène qui t'a accueilli une dernière fois. Nous aimions vibrer aux intonations de ta voix, répondre à ton sourire, déceler la malice et le plaisir dans ton regard.
Toi, le voltigeur des mots, tu nous fis découvrir ou redécouvrir Michaux à l'occasion du premier spectacle de l'Atelier poétique dans ta Maison de la Poésie.
Combien tu en étais fier de cette Maison, c'était l'aboutissement, le rêve, l'utopie réalisée après toutes ces années consacrées à l'expression orale sur scène, à la radio, à la télévision, au cinéma, dans l'enseignement à l'I.H.E.C.S.
Fier et heureux d'offrir un toit aux tendresses, aux révoltes, aux cris d'amour et de liberté de tes amis poètes.
Tu t'es dépensé sans compter pour communiquer ta passion du dire juste à des générations d'étudiants de tous âges.
Tu as pris le risque, sans doute par plaisir, par devoir surtout, d'assumer bénévolement, pendant des années difficiles la direction du Théâtre de Namur.
Je sais le bonheur que tu avais de composer l'affiche de la prochaine saison, de dénicher la pièce qui attirerait le spectateur, le rendrait heureux mais aussi plus riche d'une nouvelle découverte.
Tu le reconnaissais volontiers, tu étais plus doué pour la scène que pour la caisse, et lorsque les projets de rénovation du Théâtre aboutirent, tu écoutas ton mentor, notre ami Serge Monjoie, dont la voix résonne encore dans nos cœurs et nos esprits, et tu consacras l'essentiel de ton temps libre à la Maison de la Poésie.
Tu fus fêté par la communauté namuroise qui t'attribua deux récompenses : la Gaillarde d'argent aux Fêtes de Wallonie et le Prix Blondeau, attribué par le Conseil communal.
A cette occasion, tu répondis à un journaliste qui te posait la question : "Que voudriez-vous que l'on retienne de vous ?" "J'ai réalisé beaucoup de choses, non pour mon édification personnelle, mais dans le but d'élever les gens, de leur apporter quelque chose. J'ai toujours souhaité m'adresser à toutes les classes, tous les publics, qu'ils soient jeunes, vieux, gens du peuple, universitaires."
Mon ami Robert, pour ces milliers d'attention, pour ces instants de bonheur partagés, pour ces plaisirs littéraires renouvelés, pour ces rires étouffés, pour cette passion libérée, au nom de l'universalité du verbe, au nom de tous les poètes que tu as si bien servis, au nom de la communauté namuroise, que tu as tant chéris, je te dis : "merci, Robert".
Et pour paraphraser celui dont les Amis et Disciples servent ta maison, je t'adresse cette ultime sentence : "Ce qui demeure, c'est l'âme, c'est l'esprit".
Que ton âme repose en paix.
Nous serons fidèles à ton esprit.
Puisse donc dorénavant ta maison s'appeler Maison de la Poésie Robert Delieu.

Jean-Louis CLOSE, co-fondateur de la Maison de la Poésie