Robert avait seize ans de plus que moi. Grâce à lui, j’ai entendu, alors que je n’étais encore qu’un enfant, les grands textes qu’il savait dire et les conversations qu’il avait avec des artistes et des écrivains, notamment lors des déjeuners qui suivaient les Midis de la poésie. Sans quitter le cercle familial, je me souviens de Robert demandant à mon père, lui-même savant professeur de latin et grec, ce que disaient les penseurs athéniens des poètes et des interprètes. Avec une ironie forcément socratique, il lui avait expliqué le dialogue de Platon sur Homère, Ion. Imaginez Henri Goffinon en Socrate et Robert Delieu dans le rôle d’Ion le rhapsode.
Socrate : C’est une puissance divine qui te meut et qui ressemble à celle de la pierre nommée par Euripide Pierre Magnétique et par d'autres pierre d'Héraclée. Cette pierre non seulement attire les anneaux de fer eux-mêmes, mais encore leur communique la force, si bien qu'ils ont la même puissance que la pierre, celle d'attirer d'autres anneaux ; en sorte que parfois des anneaux de fer en très longue chaîne sont suspendus les uns aux autres ; mais leur force à tous dépend de cette pierre. Ainsi la Muse crée-t-elle des inspirés et, par l'intermédiaire de ces inspirés, une foule d'enthousiastes se rattachent à elle. Les beaux poèmes n'ont pas un caractère humain et ne sont pas l'œuvre des hommes mais ils ont un caractère divin et sont l'œuvre des dieux et les poètes ne sont que les interprètes des dieux, quand ils sont possédés
Ion : Par Zeus ! Ton langage a touché mon âme, Socrate ; oui, les bons poètes sont les interprètes d’une pensée qui vient des dieux !
Socrate : Mais vous êtes, vous les rhapsodes, des interprètes d’interprètes. Et le spectateur est le dernier des anneaux qui, comme je le disais, reçoivent leur force les uns des autres grâce à la pierre d'Héraclée. L'anneau du milieu c'est toi, le rhapsode et l'acteur, et le premier anneau, c'est le poète lui-même. La divinité par tous ces intermédiaires tire l'âme des hommes là où elle le veut en faisant dépendre leur puissance les uns des autres. Comme si elle était rattachée à cette pierre, se forme une très longue chaîne de choreutes, de maîtres, de sous-maîtres de chœur, attachés obliquement aux anneaux suspendus directement à la Muse. Et l'un des poètes est attaché à une Muse, l'autre à une autre ; nous disons qu'ils sont possédés, mais c'est la même chose, car ils sont tenus.
Robert s’était parfaitement reconnu chez Platon : l’enthousiasme au sens propre de l’interprète habité par la divinité et la servant, ouvrant une porte sur l’absolu pour les auditeurs en créant ainsi entre eux un lien, c’était en effet la puissance qui le mouvait. On le comprenait, on le ressentait lorsqu’il disait de grands textes difficiles, apparemment obscurs, qu’il semblait rendre limpides, alors qu’il n’aurait su ni pu les expliciter autrement. Pensez à ses interprétations de Rilke, Teilhard de Chardin, Saint-John Perse. Saint-John Perse : lors de la fête pour les vingt ans de la Maison de la poésie, à laquelle la maladie l’a empêché d’assister, il m’avait demandé de citer son discours Nobel. En voici d’autres extraits, où le lauréat exprime cette haute idée de la poésie :
Mais du savant comme du poète, c'est la pensée désintéressée que l'on entend honorer ici. Qu'ici du moins ils ne soient plus considérés comme des frères ennemis. Car l'interrogation est la même qu'ils tiennent sur un même abîme, et seuls leurs modes d'investigation diffèrent.
Par la pensée analogique et symbolique, par l'illumination lointaine de l'image médiatrice, et par le jeu de ses correspondances, sur mille chaînes de réactions et d'associations étrangères, par la grâce enfin d'un langage où se transmet le mouvement même de l'Etre, le poète s'investit d'une surréalité qui ne peut être celle de la science. Est-il chez l'homme plus saisissante dialectique et qui de l'homme engage plus? Lorsque les philosophes eux-mêmes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever là le métaphysicien; et c'est la poésie, alors, non la philosophie, qui se révèle la vraie «fille de l'étonnement», selon l'expression du philosophe antique à qui elle fut le plus suspecte.
Cet attachement à un poète réputé obscur peut paraître surprenant chez un homme qui faisait aussi l’éloge de la simplicité. Mais Saint-John Perse nous le fait comprendre :
L'obscurité qu'on reproche à la poésie ne tient pas à sa nature propre, qui est d'éclairer, mais à la nuit même qu'elle explore; celle de l'âme elle-même et du mystère où baigne l'être humain. Son expression toujours s'est interdit l'obscur, et cette expression n'est pas moins exigeante que celle de la science.
La simplicité dont parlait Robert, c’était, je crois, d’abord l’humilité devant le mystère, devant ce qui dépasse même les artistes qui ont un certain accès à l’absolu. C’était la simplicité de sa foi, des prières qu’il disait tous les jours. Celle de sa dévotion mariale. A ce sujet, ceux qui ont lu son récent livre de souvenirs auront remarqué que les figures salvatrices d’une enfance difficile sont celles de deux femmes, une grand-mère et une tante. Sur le plan professionnel, c’était la simplicité à laquelle devait arriver l’interprète, serviteur de la poésie et ne mettant pas celle-ci à son service. C’est elle qui a mené Robert plus vers l’expression poétique que vers le théâtre, alors que c’était aussi un grand acteur : il trouvait que les déclamateurs déclamaient trop. Ces divers aspects de la simplicité se sont rejoints dans son dernier grand travail d’interprète, la lecture de l’Evangile de Marc. Ceux qui l’ont vu préparer longuement cette performance ont compris que la simplicité était quelque chose de très compliqué.
Voilà. Il est parti, il est toujours là, oxymore de la présence/absence : les anneaux qu’il a formés à partir de l’anneau initial sont manifestement présents, dans cette église, dans les médias, où tant d’anciens étudiants ont montré leur attachement. Il sera là demain si nous poursuivons, avec enthousiasme et simplicité, son oeuvre à la MPLF et à l ‘
Atelier poétique de Wallonie, il
sera là demain si le livre auquel il travaillait est publié. Par Internet nous arrivent sans cesse des courriels. Certains enthousiastes voient dans la Toile la réalisation des idées de Teilhard de Chardin. Robert me disait récemment que Marcel Thiry l’avait anticipée, comme pour illustrer les propos de Saint-John Perse sur les intuitions des poètes. Terminons donc par un courriel, celui d’un autre poète, Julos Beaucarne :
"Voila que mon ami Robert Delieu est parti et il ne nous a pas donné le temps de le remercier pour tout ce qu'il a fait pour la poésie, pour tous ceux qui écrivent dans ce pays et à qui il a prêté sa voix. Il habitait non loin de la Meuse, notre fleuve mythique et j'imagine qu'à son lever, chaque jour, avant d'allumer sa première cigarette, il saluait chaleureusement le beau chemin qui marche, il donnait la main à toute la vallée. Que n'y-a-t-il des bateaux-mouches, des "Namurettes" pour promener une dernière fois les poètes mosans disparus de Namur à Yvoir et même jusqu'à Hastière par-delà et qui sait jusqu'au bout de l'éternité qui, dit-on, n'a pas de fin."
Eloge funèbre prononcé en l'Eglise de La Plante lors de la messe de funérailles de Robert Delieu, le jeudi 27 octobre 2005.
