Notre aube est aux sources et l’avenir aussi
Parlant de la lecture d’Henri Michaux, dans laquelle il est passé maître, Robert Delieu écrit dans « Le plaisir de dire » : « L’étrange état en vérité qui dit l’indicible, l’impossible création, l’inachevé et qui nous laisse, auteur, public, interprète, dans un chantier abandonné ».
Telle est sans doute la vérité au cœur de toute utopie, dont l’étymologie latine nous apprend qu’elle veut dire « terre de nulle part ». Et telle aussi, bien sûr, la vérité du poème, qui cherche à nommer de l’indicible et approche, dans le meilleur des cas, l’éphémère beauté. L’inachevé a ceci de séminal qu’il nous pousse sans cesse à reprendre le chantier, à nous remettre en question pour mieux questionner le sens de notre action.
En réponse à une sollicitation de Max-Pol Fouchet www.maxpolfouchet.com, qui souhaitait s’attacher sa collaboration au comité de rédaction de la revue « Fontaine » en 1940, René Daumal répondait, je cite de mémoire : « Dites-moi ce que vous ferez lorsque vous aurez atteint vos objectifs ». Nulle entreprise ne vaut que par la charge de liberté et d’évolution dont l’éthique qui la soutient lui laisse la possibilité.
Comme les « propriétés » de Michaux, notre maison, la maison des poèmes, est une terre de nulle part, une utopie. Il n’est pas sans conséquence que le premier spectacle à avoir été réalisé par l’Atelier Poétique de Wallonie dès la création de cette Maison ait été une lecture de l’œuvre de Michaux, sous le titre de « Même si c’est vrai, c’est faux » : paradoxe ?
Incitation au mouvement, plutôt, et à reprendre sans cesse appui à la fois sur une fidélité de mémoire et une constante innovation. Ainsi en va-t-il de même de la création poétique : les mêmes grandes questions qui se sont posées à l’homme pensant, dès l’origine de la conscience, de l’effroi et de l’émerveillement d’être au monde, traversent l’histoire de la poésie ; cependant, chaque poète décline ces questions sur son mode propre, avec ses rythmes et ses intonations particulières, et apporte sa couleur à la polyphonie générale.
Nous aimons que cette maison s’écrive comme un poème et qu’elle frémisse à chaque feuille de l’arbre de l’écriture : faite de métamorphoses, elle ne s’appuie sur ses fondations et sa riche histoire que pour mieux s’ouvrir et épouser, au cœur de la cité, les mouvements de l’âme de chacun.
La démocratie grecque, modèle fondateur de notre culture, se caractérise par la présence, au cœur de la cité, d’un espace de parole : lieu de débats politiques, de gestion des affaires, d’affrontement et de résolution des conflits, cet espace est aussi celui du théâtre et de la parole poétique.
Namur, capitale de la Wallonie, s’honore en soutenant très concrètement un tel espace : toujours dérangeante, toujours émouvante, la parole poétique nous questionne sans cesse et relance, par son décalage intrinsèque, le dialogue avec l’autre comme avec nous-même. « Garde ton inquiétude. Elle est souvent bonne conseillère », écrit encore Robert Delieu dans l’ouvrage précité. Et plus loin : « Quand tu parles à quelqu’un, tu prends appui sur lui. C’est un exercice de concentration que tu dois apprendre à pratiquer naturellement ».
Garder son inquiétude et en même temps parier sur la possibilité d’une rencontre : telle est la leçon du poème, de la lecture du poème.
« Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience », disait René Char. Il ajoutait dans « Fureur et mystère » : « Le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir ».
Ainsi en est-il de cette maison, au-delà de l’histoire personnelle des hommes et des femmes qui lui ont donné son assise. Affrontement, inquiétude, doute mais aussi dialogue, rencontre, émotion lui ont donné l’épaisseur mais aussi la légèreté de l’être.
Robert Delieu aimait à répéter : « On ne se sert pas de la poésie. On sert la poésie ». Car la poésie est traversière, elle est indomptable comme la conscience et la liberté de la conscience : rien ne peut, dans l’ordre des hommes, la plier à l’utilitaire, l’étouffer définitivement. Toujours elle surgit ailleurs, là où s’étend cette terre de nulle part, l’utopie du poiein.
Notre impossible nous gouverne : sommes-nous dignes de notre impossible ? Pour répondre à cette question sans cesse à reprendre, seule l’exigence d’une posture intérieure partagée : on ne se compromet pas quand on fréquente la poésie, cette parole qui ne sert à rien dans l’ordre du monde, mais qui est la seule à nous justifier, à nous mettre debout, quand tout le reste nous manque.
Je cède à présent la parole à Monsieur Jean-Paul Goffinon, Président de l'Atelier Poétique de Wallonie, puis à Monsieur Louis Awoust, administrateur-délégué, qui va vous parler de la Bibilothèque de poésie François Bovesse et d'une partie de l'histoire de notre Maison.
Eric BROGNIET
Directeur
Allocution d’ouverture à la journée du vingtième anniversaire de la création de la Maison de la Poésie, mercredi 5 octobre 2005.